Ce qu’il y a de jouissif, dans ma vie, c’est les rencontres avec les autres. Avec ceux que j’aime. Ceux qui me donnent à réfléchir, avec lesquels la conversation est édifiante. Fait avancer. Remet en question. Brouille mes pistes pour en profiler d’autres. Me fait bouger, évoluer.
Aparté : Après les trois jours de Sonde proposés par la Boutique d’écriture du Grand Toulouse http://www.boutiquedecriture.com/category/centre-ressources/journee-reflexion/ en partenariat avec L’Usine http://www.lusine.net/actus.html et la Chartreuse http://www.chartreuse.org/, j’ai des fourmillements plein la tête et la légère sensation de frustration qui va avec, car je n’ai pu assister qu’à la journée de samedi, quand je comprends que c’état édifiant tant jeudi que vendredi ! Les technologies de l’information et l’écrit. L’écrit et les TIC. Comment les choses sont-elles bouleversées, comment peuvent-elles s’ouvrir, s’articuler autrement qu’à réfléchir l’écrit pour a publication livresque ? Et beaucoup d’autres travaux autour de la création d’un texte de théâtre dans le monde de l’hypertexte. Samedi soir, j’ai quitté l’Usine des questions plein la tête, des idées aussi, des envies encore… la remarque que mon incompétence technique en la matière site internet, création blog demeurait probablement encore un frein à mes essais. Cependant qu’un projet artistique va prochainement me permettre d’en visiter un peu plus de la technique. Tout va bien… (fin d’aparté)
J’ai récemment eu le plaisir d’un peu de temps à partager avec André (le grand manitou tectonique technique de ce blog qui existe, se met au goût du jour, grâce à lui et par son truchement savant). Nous avons causé écriture. Rapport à l’écrit. L’obsession qu’a André de dire et montrer à ceux qu’il appelle « les militants » combien le rapport au langage est chez eux facteur de division interne. Parce que certains, tout simplement, sont des orateurs et pas d’autres. Parce que certains sont figés à l’idée d’écrire le prochain tract à faire circuler tant l’inhibition de leur rapport à l’écrit les frustre, les empêche, tandis que d’autres n’y voient aucun souci, aucune retenue. Que, globalement, ceux qui sont inconfortables avec le langage écrit et oral sont fréquemment les mêmes, ceux qui auraient, justement, encore plus que les autres peut-être, besoin de témoigner, envie, mais coincent et restent en retrait, asservis par une matière qu’ils pratiquent avec difficulté.
Je suppose que personne n’a envie, arrivé adulte, d’être pointé du doigt comme à l’école pour ses lenteurs, manques, mauvais apprentissages. Pas de bon point ni d’image.
J’ai ajouté que, hélas, ce qui coinçait aujourd’hui dans les relations entre militants, personnes se réunissant autour d’une même cause, d’un même projet, c’est qu’on était encore dans des relations de pouvoir, de domination, avec un leader, un chef, qui sait tout mieux que d’autres et ne se préoccupe pas — ou si peu — de savoir ce qui meut les autres. Il suffit d’assister à quelque colloque pour se rendre compte à quel point, au début du vingt-et-unième siècle, le langage demeure ce qui, au lieu de rallier, divise et classe les personnes en deux catégories : celles qui comprennent, et les autres. Et André de se demander proposait une méthode du travailler et réfléchir ensemble ? Qui, aujourd’hui, dans les milieux qui réfléchissent ou luttent, font les deux parfois, interroge les compétences de chacun et permet à tous de participer aux débats, aux projets ? Il n’est pas là question de « démocratie participative », une démonstration électoraliste consistant essentiellement, telle qu’elle est pratiquée, à faire semblant d’écouter les concitoyens, pour n’en pas tenir compte et continuer sur sa lancée, tête baissée et droit dans le mur s’il le faut !
Aparté : J’en veux pour exemple local les assises de la culture toulousaine, dont on est en droit d’attendre autre chose que les lutins dans la ville au moment de Noël, vaste opération de communication qui coûte très cher en argent public, soit dit en passant. Allez voir ici, on s’y croirait : http://www.lutins.toulouse.fr/ et je vous recommande tout particulièrement de cliquer sur le lien vidéo (la lampe !) pour lancer des images ineptes probablement collectées sur la toile par le raclage du chaland des hauts fonds… (fin d’aparté)
Je tiens ici à dire combien je trouve méprisants certains chercheurs, certains experts (j’ai déjà raillé ici le mot « expert » qui ne dit jamais comment le titre est arrivé à la personne qui le porte), qui ne sont pas capables de préparer une allocution dans un langage autre qu’écrit. Évidemment, chacun notera ici que le président a, pour sa part, parfaitement intégré que l’écrit n’est pas le parlé, même si ces écrivants ont, eux, omis de ne pas lui en faire faire trop pour tenir le rôle.
Nous passons notre temps à nous traduire : nous ne pensons pas comme nous écrivons, nous n’écrivons pas comme nous parlons, nous ne pensons pas comme nous parlons. Aussi l’écrit n’est-il pas adapté à l’oralité. Pour autant, les orateurs n’ont de cesse de préparer des allocutions écrites, qui prennent des formes parfois assommantes sinon difficiles à suivre, car les phrases sont longues, faites pour l’écrit et pas pour servir un propos transmis par micro (on n’écrit pas comme on parle…). Des propos qui sèment la confusion, demeurent hermétiques. Usent l’assistance. Divisent au lieu de rassembler.
En revanche, l’orateur qui s’exprime clairement, avec simplicité, peut tout à fait donner à comprendre la portée de son raisonnement, aussi complexe soit-il. C’est à mon sens celui-ci qui fait preuve d’un réel désir de transmission. Je pense que les autres sont ravis d’exhiber leur ésotérisme et d’égarer l’auditeur — je n’ai pas la preuve du contraire. Une pratique qui ne peut en aucun cas inviter à un débat, à un échange, puisque tout est plombé. S’en rendent-ils compte ? Accepteraient-ils de se l’entendre dire ? De l’art de la division pour dominer par la pensée imperméable ?
Aparté : j’ai récemment lu dans les pages d’ouverture du mensuel Sciences humaines N° 212, un article sur la rhétorique que je vous recommande : « Un grand discours vaut mieux qu’une petite phrase », http://www.scienceshumaines.com/un-grand-discours-vaut-mieux-qu-une-petite-phrase_fr_24840.html, suivi d’un dossier sur les démocraties hybrides, ni plus démocraties ni pas tout à fait régime autoritaire : http://www.scienceshumaines.com/entre-democratie-et-autoritarisme-vers-des-regimes-hybrides-_fr_24819.html (merci Nathalie pour le repérage magazine !). (fin d’aparté)
Avec André, nous avons donc causé, ce dont j’ai besoin, je l’ai écrit plus haut.
Sans autre solution que celle de proposer des ateliers d’écriture ou des modules de formation à tous ceux qui s’engagent dans quelque action citoyenne, afin de pacifier leur rapport à l’écrit, afin encore qu’ils deviennent capables, par l’écrit désinhibé, de se projeter, d’inventer le monde de demain — non pas celui pour lequel le citoyen engagé fantasme comme à tenter d’obtenir réparation d’une douleur ou blessure personnelle qu’il tente de soigner en s’engageant, idem pour les politiciens nous sommes-nous dit. Inventer par le truchement d’une relation réfléchie, tout comme l’effet miroir le permet. Tout comme le processus dépensée le permet de par sa chronologie, sa lenteur aussi.
Aparté : André, on commence quand à informer tous les acteurs du monde associatif qu’il est primordial de pouvoir rêver, par l’écrit ? Et de progresser, avec l’écrit toujours, dans un monde où, si l’industrie du livre va un peu moins bien aujourd’hui qu’hier, l’écrit demeure fondamental pour s’informer, vérifier, chercher des infos, les partager, c’est-à-dire s’exprimer, ne serait-ce que par le merveilleux champ fertile que constitue le net. (fin d’aparté)
Se réduire à une culture de l’oralité désaccordée demeure, à mes yeux, une formidable régression. Une atrophie de la pensée structurante, jubilatoire, longue et tortueuse…
Toujours avec l’ami André, nous avons abordé l’informatique, l’internet, la nécessité pour mon convive de repenser la presse à l’aune des technologies de l’information et de la communication. À œuvrer à impliquer le lecteur d’un journal/magazine papier à devenir « membre » de la communauté de rédaction, par exemple. Qu’il réagisse, en ligne, quant au contenu rédactionnel. À bon entendeur.
Et puis, cette conclusion provisoire : le fait que les réseaux militants se désintègrent — on connaît partiellement les raisons, se résumant à la façon d’exercer le pouvoir là où jamais une interrogation n’est portée vers une autre manière de voir les choses, de déléguer, partager, impliquer chacun, pour faire ensemble… — tant en politique qu’en syndicalisme, milieux associatifs, me porte à penser que l’heure est venue pour la prise en charge de ses responsabilités. Que chacun de ceux qui ont envie de faire avancer les choses, à leur façon, depuis leur vision, le fassent. Quand bien même cela demeurerait individuel, je pense que chacun a pour autant à y gagner, à profiter d’une expérience qui n’a rien d’autre à apporter que ce partage d’expérience. Sans chercher à convaincre quiconque de sa nécessité ou son contraire.
Alors, plus de grands mouvements collectifs ? Sans blague, qu’est-ce qui a été récemment obtenu à la suite de manifestations nationales très suivies ?
Et je me disais enfin que cet engagement de chacun ressemble très probablement à la société de demain. Non plus « un pour tous et tous pour un » comme les mousquetaires nous l’ont enseigné, mais une nuance qui, à mes yeux, révèle une société en mutation, en prise individuelle de responsabilité, en capacité à se défaire des « grands gourous », qu’ils soient politiques ou religieux, pour ainsi quitter le berceau familial et grandir, devenir adulte en commençant par se respecter soi. Et chacun à son rythme.