Le souvenir remonte. Il affleure, s’organise. Les images reviennent, les émotions aussi. L’ensemble se met en mots. Il prend du sens et finit par se raconter.
J’étais enfant, six ou sept ans peut-être, en séjour chez mes grands-parents maternels. En bord d’Arve, la maison familiale de Haute-Savoie est un lieu qui a marqué mon enfance à l’odeur, aux couleurs aussi. Aux moments que les membres d’une même famille ou leurs proches essaient parfois de passer sereinement ensemble alors que tout les pousse au clash — tout ce qui est resté coincé en rancœur, entre autres. Une famille est une microsociété édifiante.
Cet été-là — ou bien était-ce au printemps ? — un paysan du village avait mis des agneaux à paître dans un champ du chemin du Tir conduisant à la maison de Creuse. Et moi, j’étais fascinée par ces bêtes que je trouvais probablement jolies, douces à caresser.
Je me souviens m’être rendue au champ, accompagnée par un adulte, l’un de mes oncles.
À l’abord du pâturage, nous découvrîmes deux enfants qui, comme j’avais l’intention de le faire, avaient glissé leurs minces bras à travers les mailles en fer du grillage. Ils avaient attiré à eux des agneaux et les caressaient avec bonheur. Ils riaient, les agneaux léchaient leurs bras. La scène était belle.
Mon oncle se mit en colère et chassa les enfants qui s’enfuirent à toutes jambes. Je restai sans comprendre.
Il dit que c’étaient des voleurs de poules, qu’ils étaient probablement du campement de romanichels installé en bas du chemin du Tir, près de la Menoge – une rivière qui descend de la montagne et où il fait bon se baigner quand le temps est chaud, dans une eau toujours fraîche. Il dit encore qu’on n’allait pas les laisser approcher des agneaux qu’ils seraient capables de voler. Il dit que ça suffisait comme ça.
Je ne comprenais toujours pas. Je ne savais voir que des enfants jouant, souriants et heureux à caresser les bêtes. Des enfants comme moi !
Quand mon oncle les interrompit dans leur jeu, l’expression de peur qui figurait sur leur visage m’inquiéta grandement. Un coup se porta dans mon ventre, tandis que mon cœur, lui, serra fortement. Soudain, je craignis pour eux.
L’envie que j’avais de caresser les agneaux s’envola aussi vite que les enfants avaient déguerpi. Dans ma tête ce fut la confusion : qu’est-ce qui me rendait, moi, légitime dans cette pratique et pourquoi d’autres enfants n’étaient-ils pas autorisés à faire de même ? Pourquoi étaient-ils, déjà, catégorisés, mis dans une case, interdits d’un jeu innocent ?
J’étais aussi troublée qu’au catéchisme lorsque ma logique s’embrouillait quand le curé racontait à quel point Dieu était bon, comme il pardonnait à tous sauf à ceux qui iraient en enfer. Tous, sauf ?
Quelles étaient ces valeurs confuses que les adultes étaient capables de générer ? Ces règles absurdes et adaptables à la figure de chacun qu’ils prodiguaient comme autant de certitudes ?
Le temps passant, je ne donnai d’explication plausible à cette scène que je vécus avec violence, qu’à travers le refus, le rejet de l’autre ; la peur de la différence ; car comment, n’est-ce pas, peut-on vivre dans une caravane, arpenter le monde en itinérance et être tout à fait honnête ? Inquiétude du bourgeois craignant pour son bien ? Racisme primaire ? Rejet de l’autre qui n’est pas comme moi ?
Faut-il rappeler ici que les humains étaient tous itinérants, nomades, jusqu’à l’arrivée de l’agriculture et de l’élevage, il y a douze mille ans.
Je ne mange pas d’agneau, je n’aime pas le goût de cette viande.
Rom signifie « être humain ».
À lire : Claire Auzias, Roms, Tsiganes, Voyageurs : l’éternité et après ?,éditions Indigène http://www.indigene-editions.fr/ficha_nouvelles.php?id=32
Sur la Toile :
L’ONU somme la France de condamner le racisme… : http://www.mediapart.fr/journal/france/270810/lonu-somme-la-france-de-condamner-le-racisme
Chez Terra Eco, chronique : Dans l’Antiquité, on divertissait le peuple avec du pain et des jeux. De nos jours, on le détourne de l’essentiel – l’avenir de nos sociétés – avec des Roms, des faits divers et la peur de l’autre. Plus que jamais, « la maison brûle et nous regardons ailleurs » : http://www.terra-economica.info/Les-espoirs-du-Grenelle-enterres,12002.html
Chez Wikipédia : Pendant la Seconde Guerre mondiale, entre 50 000 et 220 000 Tsiganes d’Europe sont morts des suites des persécutions nazies (…) http://fr.wikipedia.org/wiki/Roms
Parmi ces crimes figurent la déportation en camps de concentration, (…) à des fins d’extermination de populations entières (Juifs, Slaves, Tziganes), ou de catégories particulières d’individus (homosexuels, Témoins de Jéhovah, handicapés, etc.) commandées par le régime nazi. http://fr.wikipedia.org/wiki/Seconde_Guerre_mondiale